lundi 3 avril 2017

Le travail de terrain : HEnergES à Pointe Suzanne.


                Nous sommes arrivés sans encombres à Kerguelen le 16 janvier et avons pu débarquer à Port-aux-français (49° 21’ S ; 70° 13’ E).
                Nous sommes partis pour le site de Pointe Suzanne (49° 26’ S ; 70° 26’ E), quatre jours plus tard, le 20 janvier, à environ 20 km de la base pour une marche d’environ 5 heures.
 
Les pointillés noirs représentent le trajet emprunté à pied, ou en tracteur, de la base de PAF, indiquée par la croix rouge, au site de Pointe Suzanne, marqué de la flèche rouge (carte IGN des îles Kerguelen Est, au 1/100 000ème). Echelle : la Presqu’île du Prince de Galles mesure une longueur d’environ 11 km de Pointe Guite à l’Ouest, à Pointe Suzanne à l’Est.

Le transit
Dans le jargon taafien, nous parlons d’un « transit » pour désigner le voyage entre la base et un site d’étude. Le transit se fait généralement, sur la Grande Terre, à pied pour le personnel et, lorsque cela est possible (lorsque les sites sont accessibles via une piste) en tracteur pour les vivres et le matériel lourd et encombrant. Les cabanes des sites non accessibles en tracteur sont ravitaillées en vivres et fournies en équipement soit par hélicoptère pendant les OP (lorsque le Marion Dufresne est présent et quand les conditions météo le permettent), soit par voie maritime, en chaland, pour les îles du golfe du Morbihan. De même, pour les sites situés sur les îles du golfe, le personnel sera débarqué en zodiac ou en chaland.

Porte-hélicoptère du Marion Dufresne (Archipel de Crozet, 2015 ; ©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Le Chaland, l’Aventure II (Port-aux-Français, Kerguelen, 2016 ; ©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

                Pointe Suzanne étant l’un des sites accessibles en tracteur, c’est ainsi qu’une partie de nos cantines, contenant le matériel scientifique nécessaire à notre étude sur le terrain, a été acheminée sur place, le reste ayant été déposé par hélicoptère lors de l’OP précédente pour limiter les trajets en tracteur. Ainsi, lors de notre transit à pied, nous n’avions sur nous que nos affaires personnelles, dans des sacs à dos de 50 à 70 L pesant en moyenne de 10 à 20 kg.
 
Isthme Bas, avec vue sur le Mont Ross en arrière plan, et des éléphants de mer couchés au bord d’un lac au premier plan (Kerguelen, février 2016 ; ©William Paterson, Henerges)

Pour rejoindre Pointe Suzanne, nous avons suivi la piste du tracteur au départ de Port-aux-français (ou « PAF ») en longeant la Baie de l’Aurore Australe jusqu’à Isthme Bas. Puis, avant d’atteindre Pointe Guite, nous sommes montés sur le plateau de la Presqu’île du Prince de Galles et l’avons longé jusqu’à son point culminant à 200 m d’altitude.

Vue sur le plateau de la Presqu’île du Prince de Galles depuis Isthme Bas (Kerguelen, 2016 ; ©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Transit à pied entre Pointe Suzanne et Port-aux-Français, plateau de la Presqu’île du Prince de Galles, à 150 m d’altitude (Kerguelen, 2016 ; ©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Le site de Pointe Suzanne se divise en deux parties : Pointe Suzanne haut, où se trouve un premier refuge, sur le plateau, accessible en tracteur ; et Pointe Suzanne bas, en contre-bas, où se trouve notre cabane, seulement accessible à pied ou en hélicoptère (autrefois le site du bas était aussi accessible en tracteur, mais après s’être enlisé plusieurs fois sur la pente raide, cet accès a été abandonné). Les deux sites sont séparés par un dénivelé d’environ 200 m que l’on parcourt en une trentaine de minutes à pied.
 
Refuge de Pointe Suzanne haut, 200 m d’altitude, avec vue sur les bâtiments de la base de PAF au loin (Kerguelen ; ©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)


Pointe Suzanne bas, avec vue sur la cabane (Kerguelen ; ©Suzanne Gallon, Henerges 2015)

                Le transit à pied jusqu’à Pointe Suzanne n’est pas une marche difficile en soit. Elle peut se faire en une demi-journée et souvent sur du plat, voire avec un faible ou court dénivelé. Ce qui peut rendre le transit plus physique ou compliqué sont les conditions dans lesquelles on l’effectue, comme le poids du sac ou les conditions météo.
Il n’est pas rare à Kerguelen d’avoir un vent qui souffle à 30 voire 50 nœuds (soit plus de 50 ou 90 km/h) avec des rafales à 70 nœuds ou plus (soit près de 130 km/h) ! Un vent de face ou de profil peut vous ralentir voire vous faire perdre l’équilibre, surtout lorsque vous êtes chargés. Ajoutez à cela la pluie et le froid et il devient essentiel d’être équipé avec des vêtements à la fois chauds et respirant, mais surtout étanches et coupe-vent pour éviter tout risque d’hypothermie ! (car bien que les températures restent positives pendant l’été austral, le ressenti sera très influencé par l’humidité et la présence de vent). Même si vous vous réchauffez en marchant, vous vous refroidissez très rapidement à chaque pause et arrêt ! De plus, lorsqu’il fait beau, il est essentiel de vous protéger du soleil lorsque vous vous retrouvez près du 50ème parallèle (donc près du pôle Sud) en plein été austral !
Les conditions météo influencent aussi le terrain. En effet, Kerguelen est une succession de sol soit très caillouteux, soit très humide. Ainsi en cas de vent, on a vite fait de glisser sur une pierre qui roule, et après de fortes pluies il peut se former des « souilles » (jargon taafien) soit des trous boueux (comme des marécages) qu’on ne détecte pas toujours du premier coup d’œil et dans lesquels on peut tomber et s’enliser.
Il est donc essentiel de connaître parfaitement son itinéraire lors d’un transit et d’avoir des repères GPS, car à part en ce qui concerne les pistes du tracteur, il n’y a pas de chemins proprement délimités ou balisés pour se déplacer sur Kerguelen. Par contre, sur terrain plat et par temps clair, on peut se repérer sur de très grandes distances.
                C’est pour cela que nous devons respecter des règles de sécurité strictes lors des transit : être minimum deux ou trois en fonction des zones traversées et prévenir la base de son départ et de son arrivée par radio.


Présentation des équipes de recherches


A bord du Marion Dufresne : et escale à Crozet.
                Le Marion Dufresne II, aussi désigné par le MD ou le « Marduf », est un navire français unique, à la fois ravitailleur et océanographique : il transporte la nourriture, l’équipement, les matériaux et le carburant nécessaires au fonctionnement des bases, mais aussi le personnel et visiteurs qui se rendent dans les îles australes, et est associé à une fonction scientifique de recherche (affrété alors par l’IPEV), muni d’un laboratoire embarqué, d’un sondeur et d’un carottier.
Long de 120 m et large de 20 m ce paquebot/cargo/pétrolier/porte-hélicoptère – qui a eu 20 ans en 2015 – pèse plus de 10 000 tonnes, peut transporter près de 5000 t, accueillir plus d’une centaine de passagers dont un équipage d’une quarantaine d’officiers et marins confondus et se déplace à une vitesse maximale de 16 nœuds (environ 30 km/h).
La vie à bord du Marion Dufresne est confortable en comparaison d’un cargo classique. Les cabines passagers, réparties sur 4 ponts, peuvent contenir 2 à 4 lits ou couchettes avec salle de bain équipée. On trouve dans les parties communes une bibliothèque, une salle de sport, une salle de conférence et de projection, un bar et un restaurant où sont pris les repas quotidiens à heure fixe, séparés en deux services en fonction du nombre de passagers à bord. Les passagers et l’équipage disposent aussi de laveries communes présentes sur chaque pont habité ainsi que d’une infirmerie tenue par le médecin de bord.



A gauche, cabine passagers 2 places du MDII, pont inférieur. A droite, salle de sport, pont supérieur, avant la jouvence, 2015 (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges). 





A gauche, le Salon du Tonga Soa (« Bienvenue » en malgache) et le bar. A droite, le restaurant (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).


Lors d’une rotation océanographique, nous rencontrons à bord des équipes scientifiques soutenues par l’IPEV qui resteront sur le Marion tout au long de la traversée.
En 2016, nous avons rencontré les programmes :
-      OHA-SIS-BIO (Observatoire HydroAcoustique de la SISmicité et de la BIOdiversité dans l’Océan Indien ; Jean-Yves Royer, Institut Universitaire Européen de la Mer) qui chaque année, depuis 2010, dépose et/ou récupère des hydrophones placés pendant 1 an ou plus dans la colonne d’eau, à 1000-1300m de profondeur, pour enregistrer les bruits sous-marins basse-fréquence produits par les séismes ou les grandes baleines. En effet, sous l’effet conjoint de la température qui diminue et de la pression qui augmente avec la profondeur, la vitesse des ondes sonores atteint une vitesse minimum entre 1000 et 1300 m de profondeur ; cette couche d’eau à faible vitesse du son, telle un guide d’onde, piège les ondes sonores qui vont s’y propager sur de très grandes distances avec une faible atténuation. Les hydrophones placés dans cette tranche d’eau vont ainsi pouvoir capter des sons produits par des séismes ou des craquements d’icebergs à plusieurs milliers de kilomètres de distance, et une centaine de kilomètres pour les baleines.

     Le réseau d’hydrophones, distants de 1000 à 1500 km les uns des autres, permet alors par triangulation de localiser les sources (séisme, éruption volcanique, iceberg) ou par le comptage des cris de baleines d’identifier les espèces présentes et de suivre leur période de présence et leur migration saisonnière entre les différents sites. Grâce à ce dispositif, on recense 5 espèces et sous-espèces de grandes baleines dans l’océan Indien austral, et même des espèces non-identifiées. L’acquisition d’enregistrements continus par ce réseau, depuis 2010, permet ainsi de caractériser l’évolution du paysage sonore basse-fréquence de l’océan austral, liée à l’activité géologique, aux migrations des baleines et, sur certains sites, à l’activité anthropique (trafic maritime, exploration pétrolière).
Pour plus d’informations sur ce sujet :
Quelques résultats sur les baleines (article en anglais) :



Variation de la vitesse du son en fonction de la profondeur dans l’océan (Olivier Le Calvé, Université de Toulon ; http://lecalve.univ-tln.fr/). Variation de la Température (T), de la salinité (S) et de la vitesse du son (C) en fonction de la profondeur. ΔCS, ΔCet ΔCP respectivement l’influence de la salinité, de la température ou de la pression sur la vitesse du son : la salinité influence peu la vitesse du son, contrairement à la température qui a une influence importante jusqu’à 1500 m de profondeur et à la pression qui a une influence importance à partir de 1500 m de profondeur.

-       THEMISTO (Cédric Cotte, MNHN) : étude hydroacoustique du micronecton (faune marine composée de crustacés de taille inférieure à 10 cm) au moyen d’un transducteur placé sur la coque du navire et fonctionnant comme une sorte de sonar : qui est capable à la fois d’émettre et de recevoir un signal sonore (on parle dans ce cas d’acoustique active) sur une distance de 300 à 1500 m dans les trois dimensions. Le signal de retour permet aux océanographes d'estimer la taille ou le nombre approximatif des organismes présents (leur densité relative) et d’établir par la suite un lien entre le type d’environnement, l'abondance de micronecton et la présence ou non de prédateurs suivi par télémétrie. La différence entre le plancton et le necton est que le necton se déplace en nageant de manière active contre le courant alors que le plancton se laisse seulement porter par le courant.

-          Continuous Plankton Recorder (CPR) Survey (The Global Alliance of CPR Surveys ; www.sahfos.ac.uk): le CPR est un appareil servant à échantillonner le plancton océanique sur de grandes distances. Placé à l’arrière du navire en mouvement, le CPR filtre l’eau et capture le plancton sur une bande de soie comprise dans une cassette qui se déroule au fur et à mesure. Le plancton ainsi capturé est par la suite analysé et identifié le long de la bande de soie (dont la longueur déroulée correspond à la distance parcourue en fonction de la vitesse de déplacement du navire). Cette étude nous permet d’établir l’état de santé écologique des océans (Global Marine Ecological Status Reports).

Remise à l’eau du CPR, pont arrière du MDII, après récupération d’une bande de soie et mise en place d’une seconde cassette (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).

-          OISO (Océan Indien Service d’Observation ; Nicolas Metzl et Claire Lo Monaco, LOCEAN) : ce programme, initié en 1998, étudie l'évolution du CO2 océanique qui influence l'absorption du COanthropique rejeté dans l'atmosphère par les activités humaines, conférant ainsi à l'océan la capacité de moduler le changement climatique, mais qui induit en retour une diminution du pH de l'eau de mer (acidification des océans). Le programme OISO est présenté en détails dans le rapport d'activité 2014 de l'IPEV (page 20-23), disponible ici : 
http://www.institut-polaire.fr/we-content/uploads/2016/03/IPEV-RA2014_Reduit.pdf


L’un des laboratoires embarqués du MDII (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).

Le port des bases desservies dans les TAAF ne peuvent pas accueillir le Marion, d’où le transport à terre du personnel et du matériel se fait depuis le navire soit en hélicoptère, en zodiac ou en chaland en fonction de l’équipement des îles, de la charge et des conditions météo.




Mouillage du Marion Dufresne dans la Baie du Marin à Crozet, Île de la Possession (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).

Nous accostons en Baie du Marin qui accueille une colonie de manchots royaux de plus de 20 000 individus et qui est étudiée depuis de nombreuses années par les scientifiques dû à sa proximité avec la base (moins de 30 min à pied). Le manchot royal (Aptenodytes patagonicus) mesure un peu moins d’1 m de haut lorsqu’il se tient debout sur ses pattes et pèse en moyenne 12 kg. Il est plus petit que le manchot empereur (Aptenodytes forsteri) du film français « La marche de L’empereur » de Luc Jacquet sorti en 2005.C’est donc en zodiac que nous débarquons à la journée sur l’île de la Possession, où se trouve la base d’Alfred Faure, lors de notre arrêt à l’archipel de Crozet (46° 24’ S ; 51° 45’ E; 10/01/2016).




La manchotière (colonie de manchots royaux, Aptenodytes patagonicus) de la Baie du Marin à Crozet, Île de la Possession (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).

L’Île de la Possession de l’archipel de Crozet abrite aussi une colonie de grand albatros, ou albatros hurleur (Diomedea exulans) qui viennent se reproduire sur ses falaises, à quelques minutes à pied de la base scientifique d’Alfred Faure (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).

Il ne faut pas confondre manchot et pingouin ! Le manchot est un oiseau de la famille des Sphéniscidés (oiseaux de mer inapte au vol) qui vit dans l’hémisphère sud et ne vole pas mais est très bien adapté à la plongée. Tandis que le pingouin (Alca torda) est un oiseau de la famille des Alcidés (oiseaux marins de petite à moyenne taille qui se propulsent sous l’eau grâce à leurs ailes ; comme les macareux) qui vit dans l’hémisphère nord et peut voler. La confusion vient du fait que le manchot ressemble au Grand Pingouin (Pinguinus impennis), qui est une espèce éteinte depuis le XIXème siècle et est entretenue par le mot anglais pour « manchot » (« penguin »).





Petit et Grand pingouins (Alca torda à gauche et Pinguinus impennis à droite ; Wikipedia.fr)

Comme le cycle de reproduction des manchots royaux dure plus d’un an (16 mois), il n’est pas rare d’observer plusieurs stades différents du cycle de vie qui se chevauchent à une même période de l’année. En janvier 2016, nous avons pu observer des adultes en train de couver.

Le manchot royal, comme l’empereur, ne construit pas de nid (à l’inverse de la majorité des manchots) mais garde son œuf sur ses pattes pour le protéger du froid, caché sous un repli de peau (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).




Les juvéniles (ou poussins) âgés de plusieurs mois se regroupent en crèche (à gauche) pour se protéger au mieux des prédateurs. Lors de  leur première mue, ils remplacent leur épais duvet de plumes brunes par le plumage noir et blanc de l’adulte. A droite on peut voir un poussin qui réclame sa nourriture auprès d’un adulte (l’un de ses parents, qu’il reconnaît au chant) qui revient de la pêche en mer. Bien que les manchots puissent se reposer en restant debout, il n’est pas rare de les trouver en position allongée, notamment pour se protéger du vent (à droite). (décembre 2015 ; ©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).

Le départ !

 Nous avions rendez-vous le 2 janvier au soir à l'aéroport de Paris Charles de Gaulle pour prendre un vol de nuit d'une dizaine d'heures nous faisant arriver à la Réunion tôt le lendemain matin. Certains membres de l'équipe se rencontraient à l’aéroport pour la première fois avant d'embarquer.
Une fois arrivés à Saint-Denis à la Réunion (21° 06’ S ; 55° 36’ E), avec +3h de décalage horaire, en plein été austral (+30°C dans l'air comparé à l'hiver parisien), nous nous sommes rendus à Le Port où nous attendait le Marion Dufresne II qui devait appareiller le jour même, le 3 janvier, en fin de journée.

Le Marion Dufresne II (Le Port, la Réunion). (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Les rotations (ou OP pour « opérations portuaires ») du Marion Dufresne II dans les îles subantarctiques (les districts de Crozet, de Kerguelen et d'Amsterdam) sont numérotées en fonction de leur chronologie dans l'année : OP0 en janvier, OP1 en avril, OP2 en août, OP3 en novembre et OP4 en décembre.
La saison de mue des éléphants de mer adultes femelles s'étendant de début janvier à fin février (avec un pic de mue de mi-janvier à mi-février), nous avions prévu de partir cette année de OP0 à OP1, ce qui risquait de nous faire démarrer le terrain sur les chapeaux de roue à notre arrivée (en plein début du pic de la mue) mais nous laissait le temps d'observer la fin de la mue des femelles en février ainsi que l'arrivée des mâles en mars.
Le Marion Dufresne II appartient aux TAAF et est équipé par la CMA CGM (troisième groupe mondial de transport maritime par conteneurs). Les rotations OP1 à OP4 sont des rotations où le personnel des TAAF est présent à bord, tandis que l'OP0 est une rotation purement scientifique, organisée par l’IPEV, et de type océanographique (appelée aussi "logIPEV" pour « logistique »).


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Estampilles du  Marion Dufresne II  (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Ceci entraîne notamment une modification du trajet (direct) habituel du navire, voire de sa durée, entre les différentes îles subantarctiques desservies lors de la logIPEV (OP0), pour permettre différentes mesures et relevés dans les eaux antarctiques.
Nous avons donc embarqué pour 14 jours de voyage en mer, arrivée à Kerguelen prévue le 16 janvier (base de Port-aux-français : 49° 21’ S ; 70° 13’ E), en passant par Crozet (base Alfred Faure, île de la Possession : 46° 24’ S ; 51° 45’ E).
(Cf. la carte globe des îles subantarctiques desservies du billet « Présentation du programme », rubrique « Le Programme », ou la carte des districts des TAAF du billet «L’aventure en Terres australes », rubrique « L’Expédition »).

A bord du Marion Dufresne II pour la traversée de l’océan austral ! (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

En amont de l'aventure : la préparation de l'expédition.

Le seul moyen de se rendre dans les îles subantarctiques des terres australes et antarctiques françaises est de monter à bord du navire le Marion Dufresne II à la Réunion pour une traversée de une à trois semaines en fonction des districts.
 Le navire le Marion Dufresne II (Le Port, La Réunion). (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Il n'y a pas de piste d'atterrissage sur ces îles, situées à plusieurs milliers de kilomètres de la Réunion, nous permettant de nous y rendre en quelques heures ou dizaines d'heures.
Le travail de terrain en extérieur (trajets à pied ou en bateau, port de matériel, manipulations d'espèces sauvages...) ainsi que les conditions climatiques difficiles et l'isolement de ces îles (rendant tout rapatriement sanitaire quasiment impossible) en font des territoires "extrêmes" où le risque d'incident pour la santé est augmenté et doit être pris en compte d'un point de vue médical.
Bien qu'il y ait au sein de chaque base des moyens médicaux importants mis à disposition (pharmacie, radiologie, dentisterie, bloc chirurgical...) ceux-ci restent limités, maintenus par un à deux médecins, et non comparables à l'assistance médicale dont on peut disposer en France métropolitaine.
L’hôpital de la base d’Alfred Faure (Île de la Possession, Archipel de Crozet). (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Il est ainsi nécessaire pour toute personne s'apprêtant à partir en mission dans les TAAF pour plusieurs mois d'être en bonne santé et parfaitement valide. Il convient donc de passer un contrôle médical (groupe sanguin, vaccinations, radiographie du thorax, échographie abdominale, examens biologiques et dentaires etc.), voire psychologique, complet avant de partir.
Un autre point important en amont est la préparation du matériel scientifique qui servira sur le terrain. Nous devons déclarer à l'IPEV le nombre, le poids, le volume, le contenu et le coût des caisses ou cantines que nous désirons envoyer sur le terrain.
Pour que notre matériel voyage et arrive aux Kerguelen en même temps que nous, celui-ci doit être prêt et envoyé à la Réunion un mois avant le départ prévu du Marion Dufresne II.
Sur le terrain nous avons besoin de nombreux appareils de suivi et de mesure à la fois volumineux, lourds, voire fragiles et coûteux, qu'on ne peut prendre en avion dans nos bagages personnels pour lesquels nous sommes déjà limités en poids.
Plusieurs mois avant le départ il nous faut donc faire l'inventaire de tout notre matériel (appareils de mesure, consommables etc.), vérifier son état et son fonctionnement (charge des batteries, mise à jour des logiciels associés sur ordinateur etc.), voire commander à temps de nouveaux équipements.
Le besoin en équipement scientifique est directement lié au protocole de terrain mis en place, lequel doit être validé précédemment par un comité d'éthique (manipulations ou prélèvements effectués, espèces concernées, statut de protection, nombre maximum d'individus envisagés, techniques employées, compétences des membres de l'équipe...).
L'IPEV, entre autre, soutient financièrement les programmes de recherche scientifique en leur attribuant des crédits en fonctionnement et en équipement, qui permettent notamment l’achat du matériel nécessaire.
Les TAAF et le comité d'éthique (du département où se situe le laboratoire auquel est rattaché le responsable du programme) autorisent la récolte de données après examen de l'intérêt scientifique et de la méthode proposée.
Le but de la récolte de données sur le terrain est de permettre, par traitement puis analyse  a posteriori des données récoltées, de répondre à une question que l'on se pose dans le domaine scientifique concerné. On parle ici de recherche fondamentale, dont le but premier est d’acquérir de nouvelles connaissances sans en envisager de prime abord une application directe en particulier (en opposition à la recherche dite appliquée qui est dirigée dès le départ vers un but pratique déterminé en amont des travaux). Cela néanmoins n’empêche pas que des travaux originaux issus du domaine de la recherche fondamentale aboutissent à des applications pratiques inattendues (comme en santé publique ou en industrie), notamment par « biomimétisme » (ingénierie innovante s’inspirant du vivant, soit de ce que l’on trouve dans la nature !).

L'aventure en Terres australes : 4ème campagne annuelle de terrain

    Cette année, pendant 4 mois, de début janvier à début mai 2016, 3 membres du programme HEnergES partent dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), à Kerguelen, pour étudier la mue des éléphants de mer.
L’équipe est composée de Lucas Delalande, étudiant en écologie diplômé de l’Université de Montpellier ; William (« Wully ») Paterson, étudiant en 3ème année de doctorat sur la mue du phoque commun (Phoca vitulina), ou « veau de mer », à l’Université de St Andrews, en Écosse, en collaboration avec le Sea Mammals Research Unit (SMRU, St Andrews, Royaume-Unis ; http://biology.st-andrews.ac.uk/contact/staffProfile.aspx?sunid=wdp1) ; et de Laureline Chaise, vétérinaire et étudiante en 2ème année de doctorat sur la mue des éléphants de mer au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris (UMR 7179 CNRS/MNHN, Brunoy ; http://mecadev.cnrs.fr/index.php?post/Chaise-Laureline) et rédactrice de ce blog.

     Les Terres Australes et Antarctiques Françaises, ou « TAAF » (http://www.taaf.fr/), est un territoire d’outre-mer (TOM) de la France depuis 1955 ; c’est-à-dire doté de l’autonomie administrative et financière et dont la France assure la présence humaine logistique, scientifique et militaire. Ce territoire est constitué de 5 districts répartis dans l’océan Indien et l’océan Austral et rassemblant :

-          Des îles tropicales : les îles Eparses (l’archipel des Glorieuses, Juan de Nova, Europa, Bassas da India et Tromelin) ;
-          Des îles subantarctiques : l’archipel de Crozet, l’archipel des Kerguelen ; et subtropicales : les îles Saint-Paul et Amsterdam ;
-          Et des terres antarctiques : la terre Adélie.



Les districts des Terres Australes et Antarctiques Françaises (source: taaf.fr)

source: taaf.fr

Drapeau (2007) et armoiries (1958) des Terres Australes et Antarctiques Françaises : le chou (Pringlea antiscorbutica) représente le district de Kerguelen, la langouste le district de Saint-Paul et Amsterdam, le manchot royal (Aptenodytes patagonicus) le disctrict de Crozet et l'iceberg représente la terre Adélie en Antarctique, le tout encadré par deux éléphants de mer (Mirounga leonina). Les cinq étoiles sur l'emblème des lettres « TAAF » entrelacées, associé au drapeau français, représentent les cinq districts : Kerguelen, Crozet, Saint-Paul et Amsterdam, terre Adélie et les îles Éparses. Les îles Éparses, rattachées aux TAAF en 2007, n'apparaissent pas sur les armoiries adoptées en 1958 (source : taaf.fr).


Le siège des TAAF est installé à la Réunion (Saint-Pierre) depuis 2000, où se situe le bureau et le cabinet du préfet, mais aussi le secrétariat général et différents services dont la direction de la conservation du patrimoine naturel et la direction de la Réserve naturelle nationale des terres australes françaises, pour une équipe de 50 personnes. Une antenne des TAAF située à Paris accueille le service médical, le service de la poste (et de la philatélie), ainsi que le patrimoine.



source : taaf.fr

Au début de leur découverte, ces îles subantarctiques ont fait l’objet de nombreuses et diverses tentatives de mise en valeur, généralement d’ordre économique (élevages, usines…), mais qui échouèrent toutes, et parfois de façon humainement tragique. Aujourd’hui elles accueillent une population, toujours non permanente, allant d'une cinquantaine à une centaine de personnes en fonction de la taille des bases, regroupant scientifiques et techniciens pour des contrats ou missions de quelques mois à un an

      L'archipel des Kerguelen (latitude : entre 48°35’ et 49°54’ Sud / longitude : entre 68°43’ et 70°35’ Est), appelé aussi les « îles de la Désolation », est la plus vaste et la plus âgée des îles subantarctiques des TAAF. D'une superficie de plus de 7 000 km² (soit environ 80 % de l'étendue de la Corse), elle est située à 3 400 km de la Réunion, 2 000 km de l'Antarctique et 4 800 km de l'Australie. L'archipel est la partie émergée depuis 40 millions d'années d'un plateau volcanique sous-marin, principalement basaltique, de 2 millions de km² (soit 4 fois la superficie de la France métropolitaine). Il est constitué d'une île principale, la Grande Terre, représentant plus de 90 % de sa superficie totale, qui s'étend de 150 km sur 120 km, et entourée de plus de 300 îles et îlots satellites. Son point culminant est le Mont Ross, haut de 1 850 m et elle est recouverte en son centre, à l'Ouest, par une calotte glaciaire, nommée d'après l'explorateur Cook, qui s'étend sur 400 km² et culmine à 1 050 m d'altitude.

Carte IGN des Kerguelen (source : ign.fr)

Le climat des îles Kerguelen est de type océanique froid mais non glacial et extrêmement venteux. La température moyenne annuelle de l'air est d'environ 5°C, pouvant atteindre des extrêmes de -10°C pendant l'hiver austral (en août), à +20°C pendant l'été austral (de janvier à mars). Des précipitations, sous forme de pluie, de grêle ou de neige, ainsi que des vents moyens de 30 nœuds (environ 55 km/h) sont courants tout au long de l'année. L'archipel se situe à une latitude entre le 40ème et le 50ème parallèle, appelés les « Quarantièmes rugissants » (et proche des « Cinquantièmes hurlants », entre le 50ème et le 60ème parallèle), où une houle de plus de 10 m est fréquente.
            L'archipel fut découvert en 1772 par le navigateur français Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec, puis en 1776 par l'explorateur James Cook. Ses rivages, baies et terres sont explorées, étudiées et nommées lors de nombreuses campagnes au cours de la première moitié du XXème siècle, notamment par Raymond Rallier du Baty.
            En 1950 est créée la station permanente de Port-aux-français qui sert de base logistique, technique et scientifique et accueille annuellement une cinquantaine à une centaine de personne depuis maintenant 66 ans. Une des activités principales de la base est la recherche scientifique, dans divers domaines d'étude : géologie, sismologie, géomagnétisme, météorologie, océanographie, biologie, zoologie, botanique, écologie, ictyologie etc.
            Les îles Kerguelen sont situées dans des eaux riches en ressources alimentaires (telle la légine, un gros poisson carnassier dont la chair est appréciée) où convergent les eaux froides de l'Antarctique et les eaux plus chaudes de l'océan Indien, et constituent l'un des rares abris terrestres pour de nombreuses espèces marines. Elles hébergent ainsi d'impressionnantes colonies de reproduction de mammifères et oiseaux marins tels les éléphants de mer austraux (Mirounga leonina), les otaries à fourrure antarctiques (ou otaries de Kerguelen, Arctocephalus gazella), des manchots (le manchot royal, Aptenodytes patagonicus ; des gorfous, Eudyptes sp.), des albatros (famille des Diomédéidés : l'albatros hurleur ou grand albatros, l'albatros fuligineux, l’albatros à sourcils noirs...) et des pétrels (famille des Procellariidés : pétrel géant, pétrel plongeur, pétrel bleu...). Son écosystème originel a été modifié par l'exploitation de certaines de ces ressources (ex. la chasse phoquière et baleinière au XIXème siècle, la pêche industrielle au XXème siècle) ainsi que par l'introduction volontaire ou non d'espèces à la fois animales et végétales telles le chat, la souris, le lapin, le renne ou encore la truite et le pissenlit. La végétation terrestre reste néanmoins assez maigre et caractérisée par une espèce en particulier, le chou de Kerguelen (Pringlea antiscorbutica).

            L'ensemble des terres de Kerguelen, ainsi qu'une partie des eaux environnantes, sont actuellement classées entant que réserve naturelle et protégées, ce qui en fait la plus grande réserve naturelle de France.


source : taaf.fr

Grand Albatros, appelé aussi Albatros hurleur (Diomedea exulans), en parade nuptiale (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges).

Otarie à fourrure antarctique, ou Otarie de Kerguelen (Arctocephalus gazella). (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)

Au premier plan : choux de Kerguelen (Pringlea antiscorbutica) ; en second plan : colonie de Cormorans de Kerguelen (Leucocarbo verrucosus). (©Laureline Chaise, MNHN, Henerges)